• «Le visage de la répression» en toile de fond du SMSI

    «Le visage de la répression» en toile de fond du SMSI

    Par Ludovic BLECHER (envoyé spécial à Genève)
    vendredi 18 février 2005 (Liberation.fr - 18:56)

    Des cyberdissidents sont bien décidés à faire entendre leur voix aux 175 délégués réunis à Genève pour préparer le Sommet mondial sur la société de l'information, un grand raout onusien.

    mieux vaut envoyer des cartes postales depuis les Maldives que des newsletters. Pour s'y être risqué, Ibrahim Lufty, un informaticien de 40 ans, aurait dû passer sa vie en prison. Son tort? Avoir lancé en 2001 le premier journal en langue locale hébergeant journalistes et intellectuels en rupture avec un régime autocratique. Face à une presse aux ordres, le succès est immédiat: «Le journal arrivait même dans les îles les plus reculées où les gens l'imprimaient pour le faire circuler ».

    «Le visage de la répression»
    Arrêté puis condamné à perpétuité — la liberté d'expression est pourtant inscrite dans la constitution du pays, il ne doit sa liberté qu'à une évasion rocambolesque après 10 jours passés debout dans une pièce, accroché à un mur. Il réussit, avec l'aide du Haut commissariat aux réfugiés, à rejoindre la Suisse où il vit depuis un an et demi. De là, ce petit homme au visage fin continue de narguer le régime en mettant en ligne des articles dictés par des correspondants locaux anonymes.

    C'est donc à Genève qu'Ibrahim a suivi, jeudi et vendredi, une petite troupe de cyberdissidents venus dans son pays d'accueil «montrer le visage de la répression» aux délégués de près de 175 pays réunis pour préparer le Sommet mondial sur la société de l'information, un grand raout onusien que doit accueillir en novembre 2005 la Tunisie ; pays particulièrement cruel en matière de répression électronique.

    La Chine, le géant de l'Internet le plus fliqué au monde
    Dans un cybercafé, ces cyberdissidents témoignent, expériences à l'appui, de la dérive sécuritaire de régimes effrayés à l'idée de voir circuler la parole. «Le 14 février, une explosion a fait plus de 200 morts dans une mine en Chine, raconte Caï Chong Guo, un réfugié politique actif sur la toile depuis l'étranger. Des internautes ont dénoncé les conditions de travail. Deux jours plus tard, les autorités ont fermé tous les forums de discussion sur le sujet». L'article qu'il a écrit pour suggérer la création d'un syndicat indépendant dans le secteur minier n'a pas tenu plus de deux minutes sur le Net chinois ! Avec près de 100 millions de personnes régulièrement connectées et 63 internautes-dessidents emprisonnés, la Chine est devenu le géant de l'Internet le plus fliqué au monde.

    Les logiciels de filtrages et une cyberpolice hyperactive permettent de gommer en une fraction de seconde la moindre idée ouvertement subversive qui s'immisce sur le Réseau. Mais devant un tel marché, des sites comme Yahoo! ou Google acceptent de censurer leurs propres moteurs de recherche pour ne pas s'attirer les foudres de Pékin. «Faire du business avec la Chine d'accord. Mais permettre au régime de peser sur les paramètres des systèmes fournis par des entreprises étrangères pour aider au contrôle du Réseau, c'est inadmissible», s'insurge Caï.

    13 ans de prison pour «usage subversif» de l'Internet en Tunisie
    Autre exemple de croissance de l'Internet aux ordres : la Tunisie. Ce pays où le principal fournisseur d'accès appartient à la propre fille du chef de l'Etat ne prend même pas la peine de soigner son image à quelques mois du sommet de Tunis. Ainsi, trois groupes d'Internautes sont actuellement sous les verrous. Parmi eux, six jeunes d'une vingtaine d'années condamnés en juillet dernier à 13 ans de prison pour «usage subversif» de l'Internet en vue de commettre un attentat. Une accusation sans la moindre preuve, assurent les organisations de défense des droits de l'homme. A Genève, la mère de l'un d'eux a lancé: «Mon fils est en train de mourir. Ils risquent tous la mort simplement pour avoir surfé et téléchargé des documents sur le Net».

    Par prudence, la Tunisie épargne pourtant les vedettes de la cyberdissidence. Comme Zouhair Yahyaoui, torturé et enfermé durant près de deux ans pour délit de presse. «Comme je suis connu et qu'il y a le SMSI, Ben Ali me laisse le ridiculiser tous les jours sur mon site, fanfaronne le jeune homme. Mais le site n'étant pas accessible depuis la Tunisie, seuls les flics viennent le voir. Après le sommet, ils régleront leurs comptes».

    Développement contre droits de l'homme
    A l'intérieur du forum onusien, des voix s'élèvent. Jeudi, le ministre suisse des télécommunications Mortiz Leuenberger a ainsi dénoncé «les nombreux gouvernements qui empêchent le libre accès des citoyens à l'Internet». «Il y a une discordance entre les pays du Nord très sensibles aux droits de l'homme et les pays Africains qui font corps avec des pays comme l'Iran ou la Syrie pour ne parler que de développement, résume un proche de la délégation française. Pendant ce temps, les Chinois comptent les points. Au final, le compromis revient toujours à dire d'accord sur les droits de l'homme mais dans la limite des législations nationales».

    Selon RSF, à l'origine de la mobilisation des cyberdissidents, 73 personnes à travers le monde sont actuellement derrière les barreaux pour s'être exprimé sur le Net.


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