• À quoi sert la démocratie ?


     par MOHAMED TALBI

    L'Institut arabe des droits de l'homme, une organisation « indépendante » créée en 1989, s'est fixé pour but « la diffusion de la culture des droits de l'homme ». Elle publie, avec le soutien de l'Unesco, une revue pour cette diffusion. Son siège est à Tunis, avec un bureau à Beyrouth. Elle a organisé, les 15 et 16 décembre, en collaboration avec le Club Al-Jâhiz (Tunis) et le Centre d'étude de l'islam et de la démocratie (Washington), un colloque sur « L'islam et la démocratie : relations et horizon ».

    Je me suis posé la question : les relations sont-elles encourageantes, et l'horizon brillant ? Après lecture du programme, j'avais d'abord pensé que les sujets traités et la manière de les traiter ne valaient pas le déplacement. À quoi bon disserter poliment sur « Les racines du despotisme dans la zone arabe » ou sur « La démocratie dans la pensée arabo-musulmane ? » Tout cela est bon pour des travaux académiques, mais quelle en est l'utilité dans notre quotidien d'aujourd'hui fait de dictature vécue et de privation des plus minimales libertés, ne serait-ce que celle d'exhaler un soupir, autrement que dans un coin, dans l'arrière-fond d'une maison ou d'une boutique.

    À dorer le blason de la dictature

    Finalement, j'ai assisté (le 16 décembre, en fin de matinée) à la séance consacrée aux « Changements démocratiques : problèmes ; handicaps ; mécanismes ». Je m'attendais à être déçu. Je le fus au-delà de toute attente.

    Non par l'organisation. Elle était parfaite. Un hôtel confortable de grand luxe, fréquenté par les hommes d'affaires, l'Africa : une restauration de qualité ; un service soigné et un aréopage de la crème des intellectuels dont certains venaient des États-Unis, le pays qui, comme on le sait, se bat en Irak pour la démocratie, et partout dans le monde soutient la bonne démocratie.

    Parfaits et sereins furent aussi les discours. On nous a parlé académiquement de l'islamisme. On nous a parlé des Égyptiens feu Al-Banna et feu Qutb. Après un détour, instructif nous dit-il, par le Portugal, un éminent spécialiste nous parla doctement de feu Nasser et des islamistes de son temps. On a plané très haut dans les cieux nébuleux des connaissances abstraites et universitairement désincarnées. Et ce fut tout. Pas un mot de l'actualité. Le présent est trop brûlant, et personne n'avait envie de se brûler les doigts.

    Bêtement, j'ai demandé : À quoi ça sert ? En quoi cela fait-il avancer la démocratie ? À qui profite le colloque ? À la démocratie, ou à la dictature, à laquelle il fournit un alibi, urbi et orbi ? « Vous voyez, la démocratie se porte bien chez nous. On en parle publiquement, lorsqu'on sait être académique, mesuré et sage. » Le président de la séance, A. Omar, un éminent juriste spécialiste de droit constitutionnel avec des responsabilités internationales en matière de droits de l'homme, fit remarquer que mes propos étaient excessifs. Soit ! Il y a belle lurette que je le savais, quelquefois à mes dépens.

    La conclusion que j'en tirai est qu'il y a un bon usage de la démocratie : celui de servir d'alibi, de parure et de dorure à la dictature. Nos gouvernants n'accordent-ils pas des prix aux défenseurs des droits de l'homme ? Pas les dirigeants occidentaux, à ce que je sache. Nous sommes en avance !

    À installer la dictature

    Mais c'est l'orientation des discours et de la discussion qui s'ensuivit qui m'a le plus intrigué. On a évoqué les spectres des « feus » Al-Banna et Qutb, mais personne, bien sûr, n'a défendu les islamistes. Qui pouvait le faire ? Mais il y avait un troublant consensus sur la possibilité d'influer, par le dialogue, sur l'islamisme, qui serait en train d'évoluer, de se démocratiser !

    Je dis non. L'échec de la démocratie dans le monde arabo-musulman est dû non exclusivement naturellement, mais très largement, aux islamistes, même lorsqu'ils servent, comme c'est très souvent le cas, d'alibi pour cogner ferme et dur sur tout contestataire, de quelque couleur qu'il soit. Les islamistes ne peuvent pas évoluer. Car l'islamisme, s'il évolue, perd tout simplement sa raison d'être, l'application de la charia et ipso facto il disparaît.

    En effet, l'islamisme n'est pas l'islam, ni de près ni de loin. C'est une doctrine. Cette doctrine a un nom : salafisme. Étymologiquement, « salafisme » signifie « passéisme ». Ceux qu'on appelle les islamistes sont des salafites, des passéistes, et il vaut mieux les désigner par ce nom. Le salafisme a pour but, à court ou à long terme, l'application de la charia, et il ne peut y renoncer sans disparaître. Il changera de tactique, mais il ne changera jamais de cap. Pour l'islamisme, le bon usage de la démocratie consiste donc à s'en servir pour instaurer, par des voix et des voies démocratiques, sur le modèle du salaf, des Anciens, une dictature régie par la charia, c'est-à-dire par une loi éternelle et immuable, qui n'est pas changeante et faite par les hommes du présent pour les hommes du présent, mais par Dieu toujours et pour tous les hommes de tous les temps.

    Il est donc en fait trompeur de parler d'islamisme et d'islamistes, car cela laisse supposer que l'islamisme c'est l'islam et que les islamistes sont les seuls musulmans vrais et authentiques. Les islamistes jouent sur cette confusion et en profitent. Il faut parler de salafites, de passéistes retardataires et conservateurs, comme tous les passéistes dans tous les pays et dans tous les domaines.

    L'islamisme ayant fait la preuve - le meilleur exemple est celui de l'Algérie - qu'il ne peut parvenir à son but par la terreur, en optant pour la voie démocratique, il a tout simplement changé son fusil d'épaule, non son but.

    Quelles solutions ?

    La matraque et la désislamisation.

    Celle de la matraque fait l'unanimité de tous les dirigeants arabes, unis, une fois n'est pas coutume, par les mêmes intérêts. Ses succès sont variés, mais non évidents, surtout si l'on se situe dans le long terme. La matraque n'a jamais tué les idées. Dans les pays arabes laïcisés de fait, on lui ajoute une autre thérapie adjuvante sur laquelle on mise surtout à long terme : celle de la désislamisation méthodique et progressive, que l'on veut, ou l'on pense, sans douleur, du moins apparente, en tout cas sans réaction, grâce à la collaboration des clercs officiels de l'islam traditionnellement au service de tous les pouvoirs. Une intelligentsia acquise aux Lumières y collabore activement et efficacement. En fin de processus, le combat contre les islamistes et l'islam, du moins on l'espère, et c'est le but, cessera faute de combattants : « La notion de sacré sera relativisée, l'obéissance que l'on exige du musulman se transmutera en responsabilité, tandis que Dieu réintégrera l'olympe céleste où il est le mieux » (Malek Chebel, Manifeste pour un islam des Lumières, Hachette, 2004).

    La rénovation de la pensée musulmane.

    Notre solution, que nous mettons en oeuvre depuis deux décennies, consiste à la fois à défendre le droit des islamistes à la liberté de pensée et d'expression, car la liberté est indivisible, et à les combattre sur leur propre terrain. En nous refusant, en 1989, l'autorisation de publier Al-Maqâsid, et en déclenchant contre nous une campagne de presse nous désignant comme intégriste, avec les conséquences qui en découlent, on nous a empêché d'offrir aux musulmans de conviction et de pratique, dont je suis, une alternative fiable et crédible à l'islamisme. Je poursuis les mêmes efforts en dehors de mon pays. Pour le grand public, j'ai donné des exemples dans J.A.I. Nous continuerons à le faire, dans la mesure du possible, chaque fois qu'un problème se posera au musulman moderne qui veut vivre pleinement musulman et pleinement moderne. C'est possible.

    La charia est en effet culte ('ihâdât), et relations interhumaines (mu'âmalât). Le culte ne pose aucun problème. Il est laissé au libre choix de chacun, dans l'intimité de sa relation à Dieu, car, de toute façon et par nature, sans niyya, sans intention en dehors de toute contrainte, le culte n'a ni validité ni sens.

    Dans le domaine des relations sociales et interhumaines, nous disons que la charia est caduque. Elle appartient au passé et à l'Histoire. Seul le Coran oblige le musulman en son âme et conscience. Or le Coran n'est ni charia, le mot n'y est pas, ni salafisme. Il est guidance (hudan) - le mot y intervient 326 fois -, source d'inspiration dans tous les domaines de la vie. Il n'est surtout ni un code, ni une constitution, ni une politique, et encore moins un État. La guidance est à l'opposé du passéisme. Elle est mouvement, sans répit, dans la voie, sans fin, du progrès dans la Lumière sur Lumière, celle de Dieu.

    Nous préparons, en français, une charte, fortement argumentée, du musulman moderne. Nous pensons qu'elle apportera au musulman d'aujourd'hui, de conviction et de stricte observance, en toute responsabilité librement assumée et revendiquée, la paix avec sa conscience et avec Dieu, et lui permettra d'être à l'avant-garde de tous les progrès. Nous y ferons ce que nous n'avons pas pu faire, en arabe, dans notre pays.

    http://www.lintelligent.com/gabarits/articleAFP_online.asp?art_cle=AFP50445leloreisinu0


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